Nous faisions grise mine, mon frère et moi, quand arrivait chaque été le jour funeste de notre départ pour la colonie de vacances des cheminots réservée uniquement, on se demande pourquoi, aux seuls garçons de neuf à douze ans. Terminés les plaisirs aquatiques dans l'onde de notre petite rivière, la chaude complicité des copains, la liberté même relative dont nous jouissions alors, toutes ces choses qui remplissaient avec bonheur notre quotidien et qui allaient nous manquer pendant tout un long mois loin du foyer familial. Nos parents, qui avaient eux-mêmes du mal à dissimuler leur chagrin à l'idée de la séparation, restaient persuadés malgré tout que l'air de la montagne ne pouvait être que salutaire à nos branches de petits citadins et qu'une alimentation plus consistante par ces temps de disette aurait forcément des répercussions positives sur le plan de notre santé.
L'endroit de notre pénitence, les monts de Zarifet, se situait du côté de Tlemcen sur les hauteurs qui dominaient la petite bourgade de Mansourah, connue surtout pour ses vestiges romains. La bâtisse, toute récente, comportait tout ce qu'on est en droit d'attendre d'un centre de vacances moderne. Des dortoirs spacieux et confortables, un réfectoire en plein air efficacement protégé du soleil par une pergola ombragée, et bien sûr des espaces de jeux à profusion où l'on pouvait s'ébattre en toute sécurité. Il y manquait quand même, suprême négligence, un élément essentiel :
on avait jugé superflu d'y installer des lieux d'aisance. Tant et si bien que chaque jour, à heures régulières, chacun de nous devait se mettre à la recherche d'un petit coin discret derrière les buissons environnants et que, fatalement avec le temps, ce rituel généralisé à l'échelle de la colonie allait engendrer une atmosphères aux effluves plus que douteuses. Et dire que notre père s'évertuait à nous rabâcher, pour mieux nous persuader des bienfaits de ces séjours vivifiants, que pour notre bien-être rien ne valait l'air régénéré de la campagne. Je ne garde en moi aucun souvenir notoire de ces intermèdes estivaux à l'exception quand même d'un événement majeur qui allait fortement marquer le gamin que j'étais alors. Il me faut préciser en préambule qu'en ce mois d'août 1943 l'armée avait dressé à quelques pas de notre centre un vaste camp rassemblant des gens de tous âges et de toutes origines, mobilisés dans l'urgence, pour les former au dur métier des armes en prévision des durs combats à venir.
C'est ce moment qu'avait choisi le grand manitou, le général de Gaulle en personne alors chef de la Résistance, pour entreprendre sa première "tournée des popotes". Las sans doute des brumes londoniennes et plus vraisemblablement irrité d'avoir été devancé dans cette démarche par son rival d'alors, le général Giraud, un rude concurrent qu'il réussira à écarter de son chemin quelques mois plus tard.